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08.12.2000
Quand la police avait une Ferrari
Reportage





































Alberto Capelli vit à Rimini, au Centre de l’Italie, où il dirige une entreprise de voitures avec son frère. Alberto ressemble un peu à Mussolini, mais je suis sûr que ces deux personnes ne pourraient pas être plus différentes du point de vue du caractère. Alberto est toujours souriant, il parle de sa grande collection de voitures classiques comme si c’étaient ses enfants. Des Mercedes, des MGs, des Alfa Roméos et des Lancias sont dispersées au rez-de-chaussée du vaste garage qui est l’entreprise familiale. Au sous-sol, il y a encore plus de voitures à différents stades de restauration, y compris les pièces rares telles qu’une Graham qui, incidemment, était la première automobile à avoir un trop-plein de puissance. Au centre de tout cela, il y a la pièce exemplaire, la Ferrari 250 GTE qui a appartenu à la Polizia Stradale à Rome.

Vous pourriez penser que je vous fais de beaux mensonges lorsque je vous raconte l’histoire de la voiture, mais dans ce cas, souvenez-vous que c’est ça, l’Italie, un pays où tout ce qui paraît invraisemblable est généralement vrai. Si on fait un flash-back vers les années 60, on se rend compte qu’il y avait un malentendu entre la police et les conducteurs à Rome. Les bonnes gens, à Rome, pensaient que les panneaux indiquant les limitations de vitesse n’étaient qu’une estimation de la part de la police, indiquant la vitesse maximale à laquelle on pouvait rouler sur une section de route particulière. Et les Italiens étant ce qu’ils sont, chaque conducteur, à Rome, se mit en tête de prouver que la Polizia Stradale se trompait dans une certaine mesure. Blague à part – ce qui se produisit, évidemment, c’est que les conducteurs, à Rome, tout comme le reste de l’Italie, roulaient trop vite. Ce n’est pas que les Italiens soient contre les limitations de vitesse. Ainsi que tout homme politique italien le confirmera, vous pouvez créer toutes les limitations de vitesse que vous voulez- tant que vous ne les faites pas respecter.
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Cependant, la Polizia Stradale considérait la vitesse comme un problème grandissant. Et dans un scénario qui, selon toute vraisemblance, aurait reproduit tous les éléments d’une tragédie classique, ils firent part de leur souci aux huiles du Département de Police à Rome. Ce n’était pas difficile de deviner que la Polizia Stradale avait un plan secret, que dans la confusion, l’énervement et la frustration, un plan astucieux avait été conçu. Une solution à cette situation déplorable et qui ramènerait l’honneur et restaurerait le respect de la Polizia. La Polizia Stradale n’avait besoin que d’une chose pour établir le record de vitesse en suivant les conducteurs qui roulaient trop vite. La Polizia Stradale n’avait besoin que d’une- Ferrari!

Bien sûr, la Polizia Stradale ne reVut pas seulement une Ferrari. Non, en fait ils en reçurent deux. Le 22 Novembre 1962, la Polizia Stradale à Rome prit livraison de deux Ferrari 250 GTE identiques de couleur noire, la combinaison de couleur caractéristique du département. Les Ferrari jumelles furent somptueusement dotées d’un équipement de communication radio, de lumières bleues étincelantes et des caractères ’Polizia’ sur le côté. Sous le capot, il y avait un V12 de 2,9 litres alimenté par trois Webers identiques et produisant environ 240 CV. La vitesse maximale dépassait parfois les 200 km/h, et, évidemment, la Polizia Stradale était impatiente de tester son nouveau jouet (après tout, c’étaient, eux aussi, des Italiens).

Il s’avéra que la joie fut de courte durée. Ce même jour du mois de Novembre, jour auquel les Ferrari furent mises en service, l’une d’elles blinda sur l’Autostrada (l’autoroute) en direction de Rome. Très vite, un conducteur roulant trop vite fut repéré et les deux officiers de police assis dans la Ferrari le prirent en chasse. Mais, sur la route glissante, l’officier qui était au volant perdit le contrôle de la voiture, fit un accident et transforma la Ferrari en épave mûre pour la casse. Lorsque l’histoire fit la une des journaux, toute une nation de conducteurs roulant trop vite rit (surprise, surprise!...) aux éclats. Pour éviter de répéter ce scénario, la voiture survivante fut retirée du service actif et mise sous clef dans un dépôt de police.

Cela aurait pu être la fin de l’histoire, s’il n’y avait eu un homme du nom d’Armando Spatafora. Il s’était fait un nom en abattant quelques 15 “bandits”, comme on les appelait, bien que l’histoire n’entre pas dans les détails. On peut présumer que, si vous étiez abattu par Armando Spatafora, vous seriez, après tout, définitivement un bandit. Évidemment, un homme tel que Spatafora ne put résister à la tentation de rouler en Ferrari, qui avait un peu plus de capacités que l’ Alfa Roméo 1900 qui lui avait été délivrée.

Le commissaire de Police, à Rome, ne put dire non à Spatafora, lorsque celui-ci demanda à pouvoir conduire lui-même la Ferrari. La seule condition était que personne, à l’exception de Spatafora, ne conduirait la voiture. Ce qui n’était pratiquement pas nécessaire, vu que Spatafora aimait la voiture presque comme sa mère (nous sommes en Italie, vous vous souvenez?) et ne concevrait jamais de laisser le volant à quelqu’un d’autre. Cela ne signifie pas que c’était facile pour Spatafora de rouler en Ferrari, qui devint une célébrité à Rome dans cette période. Vous pourriez penser que n’importe quel criminel y aurait réfléchi à deux fois en voyant Armando Spatafora dans sa Ferrari noire. À plusieurs reprises, Spatafora et la Ferrari furent impliqués dans des poursuites en voiture. Le cas le plus légendaire se produisit lorsqu’un gangster essaya de fausser compagnie à Spatafora en roulant sur les fameuses Marches Espagnoles au centre de Rome. Cela s’avéra être en vain, vu que Spatafora suivait dans sa Ferrari, attrapant le coupable à la Piazza di Spagna. Comment la Ferrari survécut à un tel excès, chacun peut conjecturer, mais selon Alberto, la voiture n’a jamais été réparée.

La voiture vint entre les mains d’Alberto Capelli presque par hasard. Chaque année, la police, en Italie, fait une vente aux enchères, et une année, il y avait le lot appelé “Scuderia Pantera Storiche 250 GTE”. C’était le département de Spatafora lorsque la Ferrari avait été retirée du service actif en 1969, mais pouvait-ce réellement être la voiture? Alberto alla à la vente aux enchères et en revint avec une Ferrari. Nous ne parlons pas finance maintenant, mais à en juger d’après l’expression de son visage, je dirais qu’il l’avait obtenue pour presque rien. Sans avoir jamais eu besoin de réparer la voiture, il reste tout de même certains détails dans les caractéristiques de la voiture qui donnent du fil à retordre à Alberto.

D’une part, le V12 utilise des carburateurs Weber 40 DCZ6, et non pas 40 DLC6 comme d’autres 250 GTE. Cela pourrait faire penser que le moteur V12 est l’unité à 4-litres la plus puissante utilisée par les Ferrari 330 LMB et Superamérica, et non pas le modèle normal à 2,9-litres conçu pour d’autres 250 GTE. Si c’est le cas, le rendement en puissance se rapproche plus des 400 CV que les unités à 2,9-litres. Cela aurait été typique d’Enzo Ferrari de faire des voitures un peu spéciales pour la Police, et Ferrari construisit effectivement un petit nombre de 250 GTE, assortis du moteur à 4-litres, à la fin de l’année 1963, pour surmonter l’écart jusqu’au successeur 330 GT 2+2. Vous pourriez penser que c’était juste l’affaire de retourner en arrière dans les dossiers, pour voir quel moteur était adapté à la Ferrari 250 GTE, numéro de châssis 3999. Mais ici, il s’agit de Ferrari et rien n’est jamais si facile. L’entreprise est connue pour sa négligence en ce qui concerne la notation des caractéristiques du véhicule pour les numéros de châssis individuels, et dans le cas de la 250 GTE, ou 250 GT 2+2 telle qu’on la connaissait aussi, il y a des raisons de croire que Ferrari pourrait avoir spécialement négligé ses devoirs.

Le fait est qu’ Enzo Ferrari ne voulait pas, au début, construire cette voiture. Enzo Ferrari ne voulait pas construire des voitures faites pour les longues distances en premier lieu, mais les bénéfices réalisés présentèrent un attrait qui s’avéra irrésistible. Au début, les voitures Ferrari faites pour de longues distances étaient à peine plus que des voitures de course dés-adaptées, évoluant vers la GT construite dans cette optique, avec, en plus, un moteur de course haute gamme. Un 2+2 normal, c’était un grand pas, et c’est ainsi que cette tâche a été assignée à Pininfarina. Il y avait déjà eu, auparavant, des Ferrari 2+2, telles que l’Inter 212 ou l’América 342, mais seulement dans des quantités d’exemplaires très limitées. La nouvelle voiture allait être produite en grandes quantités à la nouvelle usine Grugliasco de Pininfarina. Bien que basée sur des supports provenant de la 250 GT, Ferrari exigea que la base des roues ne devrait pas subir d’extension à partir des 260 centimètres de la 250 GT. Pininfarina résolut le problème en déplaVant le moteur à l’avant, vers le châssis, et en incorporant des suspensions plus larges à l’avant et à l’arrière.

Ferrari ne lança pas le modèle à l’exposition de Paris, comme d’habitude, mais à la place, on livra un prototype servant de voiture officielle aux 24h du Mans en 1960, où elle éveilla un grand intérêt . Cela n’étonna personne, le fait que la Ferrari 250 GT, sous différentes apparences, prit les sept premières places dans la course, Olivier Gendebien et Paul Frère remportant la victoire dans une Testa Rossa 250. Une 250 GTE ne l’emportait pas sur les 250 GT, plus légères et plus rapides, telles qu’une SWB ou une GTO, mais même selon les normes actuelles, c’est une Tourer rapide qui sied très confortablement au dos des adultes.

Vous n’échappez pas à l’ironie qui fait que, pour certains criminels que Spatafora a amenés au poste, le trajet jusqu’au poste de police pourrait avoir été leur premier trajet en Ferrari. Une Ferrari très spéciale, le savez vous? Bien que la littérature sur les Ferrari actuelles passe souvent sur la 250 GTE, quelques 955 exemplaires ont été construits entre 1960 et 1963, ce qui en fit l’une des Ferrari ayant plus de succès que jamais.

Lorsque vous roulez, aujourd’hui, dans la voiture d’Alberto, la sensation de fraîcheur que vous ressentez ne vous échappe pas. Le moteur V12 (quelles qu’en soient les caractéristiques...) ronfle en émettant le son extrêmement stimulant d’une voiture de course, et non pas les basses substantielles provenant d’une GT. La boîte à 5 vitesses est d’un maniement aisé et d’un fonctionnement précis, et même en actionnant les freins, on éprouve la même sensation que s’ils avaient subis une révision. Mais le meilleur, c’est quand vous croisez un collègue dans un véhicule de patrouille de la Polizia. Les officiers assis dans la voiture fixent la Ferrari avec un mélange d’incrédulité et de surprise, s’abstenant de vous obliger à vous ranger sur le côté par crainte de se rendre ridicules – malgré le fait qu’Alberto roule toujours avec la plaque d’immatriculation originale comportant l’inscription ’Polizia 29444’. Ce n’est plus vraiment valable, mais sa voiture est une voiture de police, vous vous souvenez? La seule chose qui ne marche pas sur la Ferrari, c’est la lumière bleue étincelante sur le toit de la voiture, et comme Alberto l’explique, c’est l’une des règles que la Polizia locale pourrait effectivement imposer si vous en refaites l’installation. En tout cas, la sirène fonctionne toujours, et c’est l’idéal si vous voulez passer au rouge. Et même aujourd’hui, les démons de la vitesse lèvent le pied de la pédale lorsqu’ils remarquent la Ferrari. En fin de compte, c’était ça l’objectif que la Polizia Stradale, à Rome, s’était fixée d’atteindre, bien que l’on puisse mettre en doute que c’était bien ça qu’ils voulaient...

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